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Mélancolie
L'Irlande a récemment fait parler d'elle ( avril 2026 pour un deuxième cycle d'aide ) en offrant un salaire mensuel à un nombre fixe mais non négligeable d'artistes.
Le Basic Income for the Arts : 1300€ net mensuel attribués à 2000 artistes tirés au sort, sans obligation de résultat, sur trois ans. Une opération de communication qui se voulait aussi une expérience socio-économique, avec tout un dispositif de contrôle pour en mesurer les effets sur la société. On parle de vertu, de cercle vertueux, on vante la venue de délégations étrangères.
Cela fait écho à une précédente initiative interventionniste irlandaise : dès les années 60, l'exonération d'impôts pour les écrivains, dernierement codifiée par la loi de 1997. Mais il s'agissait alors d'une simple niche fiscale — ne pas ponctionner une richesse déjà créée.
Cela n'a en rien fait émerger Joyce ou Beckett, mais cela a offert à l'Irlande une image de terre d'écrivains, une aubaine à une époque où l'île verte restait surtout connue pour ses moutons et l'IRA.
Aujourd'hui, il s'agit de fonctionnariser l'artiste, en présumant ( écrit presque en ces termes dans le communiqué ) qu'il a besoin de l'État pour ne pas souffrir. Une mise sous tutelle qui ne dit pas son nom. ( Toujours ce méfier quand un état se préocupe de souffrance cf loi sur l'euthanasie ! )
Avec, pour bénéfice étatique mis en avant, une logique d'inspiration keynésienne : distribuer un peu d'argent pour éviter d'en dépenser davantage, notamment en économisant sur la santé d'une population présumée précarisée.
Au-delà du présupposé économique contestable, la question de fond reste celle du rôle de l'artiste. Tel qu'il se voit, tel qu'on le voit. Peut-on être un artiste redevable de l'État, ou vaut-il mieux rester un barbouilleur libre et indépendant ?
Une aide étatique est-elle émancipation économique ou lien pervers et annihilateur ?
Si être artiste relève d'un état permanent et immanent plutôt que d'un statut attribué, alors tout lien avec l'État ne peut être que délétère.
Recevoir un statut privilégié, même provisoire, avec un numerus clausus ( la seule chose de plaisante dans cette histoire, c'est le tirage au sort ) a quelque chose qui relève d'une charge d'état, incongrue, qui interroge sur le dessein réel de celui qui l'octroie.
Faire des économies tout en aidant la création ?
Vraiment ?
De mon point de vue, toutes les expériences françaises d'aide à la création ( FRAC, avances sur recettes, régime de l'intermittence ) ont depuis longtemps montré leurs limites, tant sur les résultats que pour les effets d'aubaine induits discutables pour leurs bénéficiaires. Médiocrité et inflation de production, création d'une caste détestable, distorsion de marché. Une minorité s'en réjouit, consommatrice de ce système et tenant les leviers nécessaires à sa pérennité.
Après un siècle de cinéma, un siècle d'art industriel, près d'un siècle de théâtre citoyen, c'est probablement la fin d'un cycle de création, et l'essoufflement viendrait de cette fin de cycle bien plus que de l'intervention étatique. Mais il n'en demeure pas moins vrai que l'État n'a rien à y faire, au risque de tuer cette création aussi sûrement que les politiques de sauvegarde et successorales ont fini par clouer le cercueil de l'agriculture et de l'industrie.
Dans un monde où la pensée est bien domestiquée ( lois de sauvegarde, chat-control européen, autocensure, projet de loi sur l'ingérence intérieure, lois mémorielles ) et avec l'avénement fulgurant de l'IA générative ce qui relève du non-pensé, l'intuition artistique pré ou para-verbale, d'où peuvent surgir des visions inédites, offre un espace de liberté puissant et à faible coût, à protéger d'urgence.
Très loin de l'intervention de l'État.
Cette initiative irlandaise ressemble trop, dans sa la forme, à un premier pas vers le revenu universel, et sur le fond, à une tentative d' amortissement du chaos créateur.